Je venais d’avoir cinq ans.
D’une santé souvent fragile, le médecin de famille préconisa à mes parents un « changement d’air », nous sommes en 1947 en Tunisie.
Souvent dans ces cas de fragilités physiques, une seule solution, partir en Métropole. Ainsi, accompagnée d’une monitrice, nous étions, 4 à 5 jeunes enfants, à quitter, les larmes aux yeux, notre foyer familial. Destination, la France, département du Doubs, à Besançon exactement.
Je connaissais bien la France, en tout cas à peu prés, par les livres ou cahiers de géo, mais aussi assez bien, parce que mes parents m’en avaient beaucoup parlé et justement les derniers jours avant le grand départ.
« La France, un pays extraordinairement vert, me disaient-ils, il y fait bon vivre avec un air incomparable et de vrais quatre saisons. « Ce n’est pas loin ! Affirmaient-ils, c’est de suite après la mer. Tu sais, tu vas nous revenir en pleine forme… ». Et pour me rassurer complètement et sécher mes larmes, je me souviens « …On t’écrira souvent et on t’enverra des colis, tiens prends cette photo de ta petite sœur, elle t’accompagnera !… ».
Durant tout le voyage, leurs dernières paroles me revenaient sans cesse. Lors du départ, je les revoie, me faisant des grands signes "Au revoir, à bientôt… » Tout en essuyant furtivement leurs larmes.
Mon séjour dura deux ans au préventorium de Besançon, durant lesquelles, les semaines et les mois passèrent, parfois d’une lenteur angoissante avec une certaine discipline quasi quotidienne, là, dans ces moments il y avait en moi une grande nostalgie et une grande tristesse avec un sentiment d’abandon, Alors, j’avais dans ma mains, serrait très fort, la photographie de ma petite sœur que je ne quittais plus, mais aussi il se trouvaient toujours les moniteurs et monitrices, qu’on appelaient aussi, les Tatas et les tontons qui étaient là pour me rassurer et sécher mes larmes. Dans leurs bras, je retrouvais ma famille et le courage. Parfois aussi et souvent, ces longues journées étaient pour moi un plaisir réel où je découvrais tout. Avec les jeunes de mon age, nos jeux, nos amusements, nos découvertes dans une grande et belle nature, était pour moi qu’émerveillements. Nous étions des centaines d’enfants, tous de même âges et de petites santés, c’est là dans ce joli coin de France, où j’ai vu pour la première fois, tomber mes premiers flocons de neige où, durant de longs moments, je m’amusais à les attraper, uns à uns et les regarder fondre dans ma main. Je me souviens des grands dortoirs, des farces que nous faisions entre nous, pas toujours agréables ou bien les soupes brûlantes que nous avalions les jours de grands froids. Je me souviens aussi de cette époque où j’entendais chanter ou siffler dans les grands et longs bâtiments, l’air de la musique du célèbre film de l’époque, « Autant en emporte le vent »
Je me souviens de la grande curiosité des jeunes enfants quand, certain soir, je leurs parlais avec émotion, de la Tunisie. La Tunisie, on ne connaissait pas, ou peut-être de nom, en tout cas, on ignorait où ce petit pays se trouvait. Çà ne pouvait être que très très loin en Afrique.
Et puis, je me souviens, ce jour, lorsque ma sœur aînée et son mari, en voyage de noce, sont venus me rendre visite, rien que pour moi et pour toute une journée, ensemble, à promener dans les grandes prairies environnantes, au milieu des sapins, un moment très fort.
Mais notre séparation le jour même, fut terrible, je devais rester encore là dans ces bâtiments que je commençais à détester.
Ainsi le temps s’écoula jusqu’à mon départ pour la Tunisie. J’allais revoir ma famille, grandi de deux ans et en pleine forme.
J’ai retrouvé, avec beaucoup d’émotions, la trace de cet ancien préventorium, 60 ans après.
Il s’agit des Salins de Bregille, sur les hauteurs de Besançon. Actuellement le CREESDEV (Centre régional d’enseignement et d’éducation spécialisée pour déficiences visuels) géré par l’association les Salins de Bregille, à remplacé ce préventorium.
Pour m’avoir aidé dans mes recherches, Je tiens à remercier , Mr. André Dubiez, Docteur au CHU de Besançon, Mlle Dominique Bonnet, journaliste, Mlle Dominique Bischoff, rédactrice à info Besançon.
Lucien Ruth
(15 Juillet 2007)